Une perceptude venue du désert. Partie 2, de retour dans le fauteuil de l’hypnose

« Moi, voyageur solitaire du désert

Rien d’étonnant / Je supporte le vent, la soif et le soleil

Moi, je sais partir et marcher / Jusqu’au coucher du soleil

Dans le désert, plat, vide, où rien n’est offert

J’ai la tête en éveil… »

(Chant touareg, Tinariwen)


Vivre, survivre dans le désert, seule une perception totale de son environnement peut donner autant de ressources. Entrons ensemble dans ce champ de conscience que Jean-Louis Lamande nommera perceptude. A la suite de ses voyages auprès des Touaregs, la psychanalyse freudienne ne fût qu’un lointain écho, laissant place désormais à l’expérience de la transe.



C’est à Paris auprès de François Roustang qu’il achèvera sa formation à l’hypnose. Plusieurs années ont passé, le désert du Hoggar lui ouvre de nouveau les bras et à son retour ses amis guérisseurs lui lancent : « Avant tu soignais avec les livres, maintenant tu travailles comme nous ! ». C’est donc dans le cabinet d’un hypnothérapeute qu’il a durablement intégrée cette modification. Avec un homme qui n’était pas issu d’un peuple nomade traditionnel, ni même relié à une nature sauvage et dangereuse. Simplement, par un retour à une expérience fondamentale qui permet « d’entrer dans la vie du monde » (Roustang).


Le voyage n’est pas extérieur, et si le changement doit avoir lieu, il est tout autant là où vous êtes – juste ici.

Passage par l’induction hypnotique

« Faire l’expérience de la perceptude, ce n’est pas entrer dans un monde à part, ce n’est rien d’autre qu’habiter le système relationnel dans lequel nous sommes insérés. ». C’est l’intuition profonde que François Roustang a transmise à Jean-Louis Lamande. Celui-ci à son tour, fort de ses années d’expériences au désert, en a tiré les conclusions pratiques. Comment entrer dans cet état de perception qui opère une modification, tout en vous ramenant au lieu même où vous êtes ? Assis face à cet hypnothérapeute chevronné, bien présent dans son fauteuil, entouré de livres et de souvenirs de voyage, laissez votre attention se déplacer. Suivez ses indications pour une induction simple dont les procédés vous sont bien connus (injonction, focalisation, saturation ou confusion), mais dont le résultat sera imprévisible.


« Installez-vous dans le fauteuil. Relâchez toute tension. Dans cette détente, c’est mieux si la tête part en avant plutôt qu’en arrière, pour la nuque et la colonne. Fermez les yeux. Concentrez-vous sur la sensation des narines quand l’air entre – ni sur le souffle, ni sur l’expiration – juste à l’inspiration, sentez vos narines. Cette sensation est inattendue, la respiration devient calme, légère, silencieuse, imperceptible. Puis vous sentez le poids de votre bras gauche, son volume, sa densité, tout en sentant l’air qui entre par les narines. Puis les yeux fermés vous tracez devant vous dans l’espace un cercle, vous le suivez lentement du regard, à votre propre rythme, comme une bille qui roule et en suit le contour. Et cette bille roule en cercle, et décroche légèrement, et trace maintenant une spirale, votre regard la suit, vous voyez la spirale qui lentement s’enroule vers l’intérieur… »


Laissez les silences entre les mots prendre tout leur poids, le temps s’étire. L’expérience hypnotique s’installe et transforme votre attention, les mots sont suivis d’effets. Rapidement les pensées changent leur cours, la présence corporelle est accrue. S’il subsiste un doute ou une résistance, la simple réaffirmation suffit. « Faites confiance dans le processus » lance-t-il parfois. C’est le lieu à partir duquel il parle, lui qui est déjà entré en état d’hypnose, en état de perceptude avant d’y entraîner son patient.


Pratique du voyage

Au fil des années de pratique, Jean-Louis Lamande a établi un certain nombre de protocoles, de voyages initiatiques, qui possèdent un fort potentiel de déplacement intérieur. Vous avez aussi les vôtres, ces histoires, ces rêves qui débouchent sur une autre réalité – celle où le patient peut être davantage lui-même. Citons simplement la possibilité de rendre visite à un ermite sans visage, d’entrer dans une grotte puis de s’enfoncer dans les entrailles de la terre jusqu’à y rencontrer un fauve, d’aller en forêt revêtir une tunique magique et commettre le sacrifice d’un animal, ou d’assister à un coucher de soleil cosmique où les éléments se mêlent. Mais celle que je voudrais vous partager aujourd’hui est plus sobre, redoutablement efficace, et elle nous ancre dans notre contexte moderne.


Il s’agit de l’attente du train qui ne vient pas. « Vous êtes assis sur un quai de gare. Vous attendez le train, dont vous ne savez ni l’heure où il viendra, ni même s’il passera, ni où il vous emmènera. Vous ne savez qu’une chose, c’est qu’il est crucial pour vous de prendre ce train, pour votre vie, pour la poursuite de votre voyage. Il vous emmènera ailleurs, au-delà, là où vous avez besoin d’aller. Mais pour le moment, vous l’attendez simplement. Vous sentez le banc sur lequel vous êtes assis, entendez la rumeur des passagers et des trains autour de vous, vous voyez ce qui se trouve en face de vous, et ces rails qui restent vides, ce train qui ne vient pas encore. Alors que vous attendez, ouvert dans cette pure attente, vous êtes entièrement seul, absorbé dans l’attente de ce train tellement important pour vous – dont vous ne savez ni s’il viendra, ni où il ira… »


Lors de l’usage hypnotique de ce script, vous pouvez jouer sur le VAKOG, sur les évocations. L’essentiel étant de faire sentir au patient une urgence sans objet, l’importance de poursuivre sa route mais sans en connaître la destination ni le moyen. L’attente se fait alors fertile et par contrecoup, les anticipations, les liens nouveaux, les solutions émergent. Et ce à partir d’une ouverture très grande, pleine d’énergie et de vitalité, qui signe la perceptude.


Périlleuse solitude

L’hypnose profonde est souvent vécue et décrite comme une perte de repères, un élargissement des perceptions, jusqu’à atteindre des frontières jusqu’alors inconnues. Arrivée en ce lieu, il est possible de frayer de nouvelles voies. C’est la phase préalable de suspens, de disposition, de dissociation du perceptible, qui peut parfois durer toute la transe. Comme nous venons de le vivre dans cette pratique du voyage immobile, c’est la pure attente, où tout peut se présenter comme lors de la phase de confusion. C’est un passage délicat qui a pour but d’amener l’individu à reprendre place dans son système relationnel. Le risque existe néanmoins de se perdre en chemin et de demeurer dans un isolement stérile.


Dans le film Issalan retentit cet avertissement au sujet des guérisseurs Touaregs : « C’est avec leur expérience du désert et de la solitude que ces hommes se dirigent. (…) Ils vont te dire les choses dangereuses de la solitude. » Ainsi entrer au désert redouble le danger physique d’un danger spirituel. Les risques réels de la brousse, du désert, de la nuit et ceux de l’essouf, la solitude que chacun doit affronter. « L’essouf désigne un espace extérieur de solitude, de vide menaçant, et également une perception interne, un sentiment, un malaise. » Lamande rapporte qu’au désert dans un groupe on ne laisse jamais quelqu’un s’absenter à lui-même le regard vide sur le silence. Car le vide intérieur est propice à l’inquiétude, la nostalgie, la mélancolie. C’est pourquoi il faut traverser le désert, non y demeurer. L’expérience de perceptude n’est pas une fin en soi, mais un passage par l’indéterminé, afin de se relier à la vie. C’est ainsi que vivent les hommes du désert, continuellement en relation, jamais isolés. Dans ces contrées où la survie est précaire, tout déplacement est une épreuve à surmonter.


Le rôle du guérisseur Touareg est ainsi de changer de mode perceptif et d’opérer cette transition en lui-même, créant un espace intermédiaire où la guérison advient. Il peut ainsi guider ceux qui courent le risque de s’égarer lors du voyage dans la solitude. C’est aussi le rôle de l’hypnothérapeute qui connaît les chemins de la perceptude – pour y aller, et en revenir.


Nicolas D’Inca

Article publié dans la revue Hypnose et Thérapies Brèves, N°65


Film, livre, musique

Jean-Louis Lamande, Issalan, chronique touareg, La Sept, 1990

Sylvie Le Pelletier-Beaufond, Abécédaire François Roustang, Odile Jacob

Tinariwen, Amassakoul ‘n’ Ténéré, Le Voyageur dans le Désert