Une perceptude venue du désert. Partie 1, les guérisseurs Touaregs

« Étranger, pour découvrir, il faut penser autrement.

Étranger, si tu veux vraiment avoir une présence d’esprit, il faut que tu travailles avec ton cœur, et avec ta tête. Tu sauras alors de quoi tu es capable.

Étranger, voyager c’est aller – et revenir. »

Extrait du Poème de l’étranger


La pratique de l’hypnose amène à un état approfondi de présence au monde, que nous appelons perceptude. Grâce à ses nombreux séjours chez les guérisseurs Touaregs, l’hypnothérapeute Jean-Louis Lamande a forgé ce terme aujourd’hui courant. La notion s’est ensuite répandue sous la plume de son ami François Roustang. Le présent article se propose d’éclairer ce concept pivot pour la compréhension de l’hypnose. Puis va illustrer la réalité vécue par ce peuple nomade : les humains sont liés au monde, au-delà de leur conscience, de manière innée.



Dans le désert du Sahara, les hommes en bleu veillent

Les mots du Poème de l’étranger ouvrent la séquence d’introduction du film Issalan, chronique touareg. Jean-Louis Lamande en est l’auteur, inspiré par les paroles des guérisseurs sacrés des Touaregs, les nobles Kel Rala du Hoggar algérien. Cette partie montagneuse et sauvage du Sahara est le cadre d’initiations, car les guérisseurs l’ont admis parmi les leurs, pour lui confier certains de leurs secrets. Ils lui ont appris à penser autrement, à avoir de la présence d’esprit et surtout à voyager… Notamment dans la perceptude, cet état où nous retrouvons une possibilité antérieure de perception, plus ouverte.


A sa suite nous pénétrons au désert, armés de quelques paroles aussi précieuses que l’eau. Imaginez-vous un instant transportés là-bas, loin de toute ville, de tout confort moderne, dans l’immensité du dehors.

A perte de vue le sable, la roche tantôt claire, tantôt rouge ou sombre, les immenses chaos pierreux, les vallées et les montagnes. Les crêtes majestueuses comme des dents gigantesques déchiquettent un ciel de plomb. Le soleil écrasant la journée, le froid mordant la nuit, le vent parfois violent et malgré tout, le silence, l’absence de vie apparente et de végétation. Dans ce décor lunaire, plutôt digne de Mars que de la Terre, une caravane s’avance lentement, au rythme conjoint du balancement des chameaux et au pas mesuré des hommes. Les longues tuniques bleues, les turbans blancs ne laissent que les yeux et les mains à découvert, burinées de génération en génération au soleil impitoyable du Sahara. Comment des hommes et des femmes ont-ils pu vivre dans des conditions si extrêmes, et apprivoiser suffisamment un des environnements les plus hostiles de la planète pour s’y sentir chez eux ? Quelle perception de la réalité leur a donc permis de connaître les pièges et les remèdes, les voies d’orientation dans une immensité en mouvement qui brouille les repères, de trouver l’eau et les ressources là où rien ne les laisse deviner et où la mort peut attendre derrière chaque rocher ?


La perceptude, fondation de l’hypnose moderne

Jean-Louis Lamande a introduit sa découverte dans le texte L’ombre de la séduction en 2000, puis a développé ce thème dans l’article Perceptude, qui porte sur le soin psychique chez les peuples traditionnels. Il met à jour « un ancien système de perception que je nomme perceptude, en référence à la ‘négritude’ d’Aimé Césaire. La perceptude est un système premier, permanent, de perception et d’émission de signes informels qui ne sont plus reconnus par le système de pensée occidental. La perceptude permet la perception de ce qui, venu de l’extérieur, est imperceptible aux sens et à la conscience. » Il existe une sorte de zone frontalière, une aire transitionnelle entre moi et non-moi, un no man’s land, qui ouvre à un autre espace de présence. Un désert, en somme, où tous les éléments du monde et de l’esprit humain se rejoignent à l’état brut. Et c’est bien au désert que Lamande a été initié à cette manière de vivre et de ressentir. Ce « système premier et permanent de perception » dépasse ce qui se trouve dans la conscience, se place même en deçà de l’inconscient, et permet de percevoir ce qui est « imperceptible aux sens ». Encore un paradoxe auquel l’hypnose peut donner corps. Notre pratique auprès des patients nous offre chaque jour l’occasion de le redécouvrir.


François Roustang consacre un chapitre de son livre Il suffit d’un geste à cette notion. Ce mode de perception « que l’on peut nommer perceptude, est marqué par la continuité et la prise en compte de tous nos liens avec le monde. (…) Ce que nous saisissons de manière incertaine comme atmosphère, ambiance, climat, milieu est un écho lointain, un reste, un dépôt de ce qui fait la perceptude. » Cette façon, semble-t-il moderne, de considérer l’hypnose rejoint la vision des peuples anciens sur leur place dans le monde. La perceptude est une manière naturelle d’être en lien avec son environnement dans tous ses aspects. C’est précisément l’entrée dans la transe qui ouvre à cet autre espace en soi où « tous nos liens avec le monde » sont pris en compte.


Un rituel de guérison physique et spirituel

Pour entrer dans la compréhension de l’expérience de perception modifiée qu’offre la transe, nous allons assister à un rituel de guérison Touareg. Par bonheur, Jean-Louis Lamande a réalisé ce documentaire pour La Sept, tourné au printemps 1990 dans le Sahara algérien.


Revenons au désert. Les grandes caravanes de chameaux s’avancent au pas, sans jamais faiblir sous le soleil. Et traversent parfois un peu de végétation, de hautes herbes vertes et jaunes, le roulis de la marche peut être propice au relâchement de l’attention… et c’est l’accident. Un homme, Aliou, est tombé de son chameau. C’est un événement grave pour les Touaregs dont la survie dépend de la force du lien avec leurs animaux, qu’ils conduisent à travers le désert le pied nu posé sur la nuque. On donne l’alerte, la caravane s’arrête, les guérisseurs officient rapidement. On enterre Aliou dans une couverture rouge là où il est tombé, le corps entier dans le sable, son visage seul ressort, couvert d’un tissu. Puis on allume un feu, et on embrase des herbes sur le monticule de sable afin de le réchauffer. Les prières ont lieu, les prosternations. Toute la caravane est mise à l’arrêt jusqu’à ce que l’homme se sente mieux. Les guérisseurs restent à ses côtés et lui parlent, cherchant avec lui les causes de cette chute inhabituelle.


La raison est double, tant dans le monde physique, car dit-il un lièvre à fait faire une embardée à sa monture. Mais elle est tout autant dans le domaine spirituel, car Aliou vient de passer près d’une tombe sans rendre hommage à l’esprit du mort, qui a exigé réparation. « Les Esprits sont comme les humains, ils veulent que leurs désirs soient très vite satisfaits » plaisante un de ces sages qui savent mêler la vérité à l’humour, afin de détendre son patient et lui redonner confiance dans ses capacités à se remettre de cette épreuve. Les offrandes faites, la caravane repart quand l’homme peut être hissé en haut de son chameau, harnaché, et mené par un autre Touareg. Tout le monde entonne des chants afin de poursuivre la route en sécurité, jusqu’au campement du soir. Le vent se lève alors sur les silhouettes, ombres claquantes qui se découpent sur le soleil couchant. L’immensité des éléments se révèle encore plus puissante que la journée et le feu, près des tentes, offre le réconfort humain à tous les vivants qui ont osé la périlleuse traversée.


La tradition des Touaregs du Sahara est un modèle de perceptude pour l’hypnose moderne. Écoutons les voix venues du désert et entrons à notre tour dans la transe, qui ouvre tous nos liens avec le monde…

(A suivre)


Nicolas D’Inca

Article publié dans la revue Hypnose et Thérapies Brèves, N°64


Bibliographie

Jean-Louis Lamande, « L’ombre de la séduction » et « Perceptude », non édités

Issalan, chronique touareg, La Sept, 1990

François Roustang, « Vers la perceptude » in Il suffit d’un geste, Odile Jacob, 2003