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  • Nicolas D'Inca

Paradoxe, Palo Alto et le Zen

Comment sortir d’un cadre déjà connu et problématique en soi, et déboucher sur une nouvelle perspective libérée du problème ? Cette question est à l’horizon du changement intérieur, à la croisée de deux traditions. La grande richesse du bouddhisme Zen est d’avoir œuvré en ce sens depuis des siècles par l’usage de l'énigme logique dite "koan". En Occident, nous avons pour référence la pensée de l’école de Palo Alto, qui pense le recadrage en psychothérapie. Comment apporter une transformation au patient par l’usage du paradoxe ? Et comment cela se rapporte, de manière innovante, à la question centrale au cœur de toute voie, en particulier celle de la méditation ? Grâce au travail de synthèse opéré par le spécialiste de l’école de Palo Alto Jean-Luc Giribone dans une conférence donnée en 2011, étudions cette façon d’envisager le changement profond. Et pour nous guider dans le Zen, nous marcherons dans les pas du maître japonais Shunryu Suzuki.


Changements

L’école de Palo Alto a été fondée dans l’après-guerre, au Mental Research Institute de la ville de Palo Alto en Californie. Dans les années 70, le trio Watzlawick, Weakland et Fisch publie un ouvrage qui deviendra un livre fondateur « Changements. Paradoxes et Psychothérapie ». La pensée de Gregory Bateson, qui n’appartiendra jamais à l’école, était l’une des grandes références de Palo Alto, avec celle de Milton Erickson (créateur de l’hypnose ericksonienne), la troisième étant le philosophe logicien Wittgenstein. Les auteurs du livre « Changements » en définissent deux sortes : le type 1 reste encore dans le cadre du problème et ne modifie en rien sa structure, le type 2 en revanche est une réelle mutation, c’est un changement de deuxième ordre, déplaçant le cadre de pensée. Ni A ni non-A, ni l’un ni l’autre, la direction étant celle d’un tiers terme. Un thème fondamental de Palo Alto est l’idée que le patient doit être délivré de sa "tentative de solution", car la réponse se trouve hors de ses attentes préconçues concernant son état.


Prenons une des histoires racontées par Watzlawick, dans laquelle une place publique est occupée par la foule pendant la Commune à Paris et un officier a reçu l’ordre de « tirer sur la canaille ». Les soldats sont en joue, la tension à son comble, l’émeute gronde, l’officier tire son sabre et annonce d’une voix forte : « Mesdames et messieurs, j’ai pour ordre de tirer sur la canaille, mais comme je vois nombre de personnes respectables, je leur demanderais de bien vouloir quitter la place afin que nous puissions viser la canaille ». La place fut vidée dans le calme en quelques minutes. C’est un excellent exemple de décadrage.


Avec un humour typiquement zen, Milton Erickson raconte une histoire qui lui est arrivée avec quelqu’un s’apprêtant à le cogner parce qu’il l’avait bousculé un jour de grand vent : « Je regardais posément ma montre et lui dit avec politesse ‘il est exactement 2 heures moins 10’ – bien qu’il fut plus de 4h ! » Et il s’éloigna en laissant l’individu stupéfait. Il y a un recadrage de la situation, elle s’éclaire d’un tout autre point de vue qui désamorce complètement l’issue jusqu’alors défavorable. Cette attitude fait écho a une phrase zen : « Le Bouddha a tenté de nous libérer en détruisant notre sens commun. » Un des points essentiels est que le vrai changement affecte la position implicite qui définit les coordonnées dans lesquelles le sujet agit, pense, se représente, etc. Ainsi la notion de cadre – et comment s’en libérer – est un très bon pont entre le Zen et la psychothérapie.


Le Koan Zen

Le paradoxe utilisé dans l'école de Palo Alto apporte la délivrance au patient, parce que quelqu’un le délivre de ce qui a été tout le programme de sa vie : tenter une solution qui échoue. Alors brusquement autre chose peut apparaître, un espace nouveau. On retrouve ce processus dans les techniques paradoxales du Zen. Dans la méditation, c’est le passage de l’aporie de l’esprit à la présence du corps. Shunryu Suzuki Roshi montre la nécessité de passer à cette autre logique, faisant ce saut à première vue paradoxal : « L’esprit du débutant recèle de nombreuses possibilités. L’esprit de l’expert en contient peu. » La plus connue des techniques paradoxales du Zen est le koan, ayant pour but d’épuiser l’esprit conceptuel et de déboucher sur ce fameux 3e terme logique « ni A ni non-A ». Pour cela on demande au pratiquant de se fixer sur une formule profondément absurde. L’apprenti veut vraiment arriver à quelque chose, il y a donc progression sur la voie, mais son vouloir le bloque… que faire ? On détourne l’intellect sur une formule où l’énergie de la quête se conserve mais l’ego finit par s'épuiser et quelque chose de la réalité apparaît.


Exemples demeurés célèbres dans la tradition bouddhiste :

« Ce qui te manque, cherche-le dans ce que tu as. »

« Quand la lumière a disparu, où va-t-elle ? »

« Quel était votre visage avant de naître ? »

On cherche un lieu qui est un non-lieu, où la vie ne peut se cristalliser, le satori (ou éveil à la vraie nature de l'esprit) ne se trouvant pas ailleurs – entre l’humour et la poésie, cet espace que l’on ne voit qu’en négatif, en le devinant entre les lignes… 


Une question est canonique dans le Zen, que les disciples posaient à leur maître : « Pourquoi Bodhidharma est-il venu d’Occident ? » C’est-à-dire d’Inde en Chine, où il aurait introduit le ch’an qui deviendra le zen au Japon. Les réponses sont toutes plus belles les unes que les autres, parmi lesquelles : « Quel beau lampion ! Le cyprès dans la cour. Il n’y a aucune signification à sa venue. Je n’ai pas de réponse à vous donner. A quoi sert de demander aux autres ? Encore un qui passe par le même vieux chemin… Demandez au poteau qui est planté là. Mon ignorance est pire que la vôtre. Votre question est à côté du sujet. Je vous le dirai quand je serai mort. » Toutes ces façons de parler de la présence désignent une seule chose, c’est la joie de l’ouverture au monde, à l’opposé de la souffrance créée par la fermeture d’esprit qui s’accroche à ses problèmes. Ce qui permet à Suzuki de dire « La seule voie consiste à apprécier votre vie. » Voilà qui est peut-être, une fois épuisé l'esprit logique par les paradoxes, un secret au-delà des mots.


Méditer libre de soi

Un obstacle profond à la méditation est la volonté même de progresser, la fixation sur un objectif. Les plus grands pratiquants bouddhistes n’ont cessé de le répéter, de même en psychothérapie dès les origines Freud a insisté sur le fait qu'en analyse « la guérison vient de surcroît ». Le patriarche chinois Lin Tsi ajouterait « Plus on cherche, plus on est loin. C’est là ce que j’appelle un secret ». « Que les fruits de l’action ne soient jamais ton mobile » surenchérit la Bhagavad-Gita hindou. Ce désaccord entre ce que l’on veut et la réalité, cette contradiction fondamentale nous rapproche de la situation propre au koan. Mais c’est également le cas de la méditation assise, dont le grand principe zen tient en un mot « shikantaza » : juste s’asseoir. « L’essentiel est donc de pratiquer sans aucune visée de gain rapide, sans la moindre idée de gloire ou de profit. Nous ne pratiquons zazen ni pour autrui ni pour nous-mêmes. Pratiquez zazen juste pour zazen. Asseyez-vous, simplement. » dit encore Shunryu Suzuki dans son livre Libre de soi, libre de tout.


L’aporie est la même que celle que dénonce la thérapie inspirée par Gregory Bateson et Milton Erickson, à savoir que la volonté de changer empêche toute réussite. On ne peut "vouloir" danser avec grâce, s’asseoir avec naturel, ou avoir de l’humour. De même il est impossible de désirer le changement, la guérison ou même l’éveil. Comment penser une action qui serait libre d’elle-même, où celui qui agit est entièrement soi, c’est-à-dire en même temps libre de soi ? Les techniques paradoxales de l’école de Palo Alto sont une des pistes à suivre pour découvrir une nouvelle porte d’entrée vers sa propre expérience, une porte qui passe par un chemin inconnu. Le Zen, le koan et la méditation sont une antique voie qui ne cesse d’être neuve à chaque fois que l’on pratique simplement sans but. Il n’y a plus de réponse à chercher à l’extérieur ou de confirmation du moi. C’est paradoxal. Nous allons mal, la planète guère mieux, la société se délite, et quel est le remède prescrit ? Shikantaza. Ne rien faire, juste s’asseoir, mais pleinement.


Le mot de la fin revient à Shunryu Suzuki : « Soyez votre propre refuge et croissez tout droit vers le ciel, c’est tout. Mais c’est un peu inhabituel, n’est-ce pas ? Nous sommes peut-être fous. Certaines personnes peuvent nous juger fous et nous les estimons peut-être folles. Pas de problème. Nous ne tarderons pas à découvrir qui est fou. »  



Pour aller plus loin

Gregory Bateson, « Vers une écologie de l’esprit », Seuil, 1977

P. Watzlawick, J. Weakland, R. Fisch, « Changements », Seuil, 1975

Shunryu Suzuki, « Libre de soi, libre de tout », Seuil, 2011


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