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  • Nicolas D'Inca

Hypnose poésie moderne

« La réalité ne se révèle qu’éclairée par un rayon poétique.

Tout est sommeil autour de nous. »

George Braque, Le jour et la nuit


La poésie en soi est déjà hypnotique. A son tour l’hypnose sait souvent se montrer poétique. La lecture de poèmes est une véritable expérience, amplifiée par l’état hypnotique, et peut amener à un changement profond chez nos patients. Cet article se propose de creuser davantage la similitude entre ces deux pratiques, au travers d’une réflexion sur la modernité poétique. Où les figures de ces deux hommes qui m'ont tant influencé, l’hypnothérapeute François Roustang et le poète Dominique Fourcade, entrent enfin en dialogue.


S’éveiller

Comme en art, l’hypnose travaille les notions de créativité, d’imagination et propose une vision du monde originale. Ces phénomènes sont bien documentés dans notre champ. L’hypnose rend créatifs le praticien comme l’hypnotisé, ainsi elle se rapproche d’emblée d’une poétique. Créativité ici entendue dans le sens d’une capacité innée, enfantine, celle de créer le monde, de le mettre en formes, de lui donner un nouveau visage par la puissance de l’imagination. Que faisons-nous d’autre avec nos patients lors d’une séance réussie ? Et que fait un poète, qui redonne au monde une unité jusqu’alors invisible ? François Roustang proposait d’appeler le soin par l’hypnose une thérapie par l’éveil. Contrairement aux idées reçues, nous a-t-il appris, c’est bien plutôt la veille ordinaire qui est un songe. Il rejoint ainsi une grande tradition de l’art moderne qui considère que « tout est sommeil autour de nous ». Que la prétendue conscience ordinaire est en fait un aveuglement, qu’il s’agit de dépasser, en revenant à la présence du corps animé dans ses sensations. La restriction consciente n’offre qu’une perception limitée de la réalité ; et l’hypnose va venir mettre bon désordre dans tout cela, renverser la perspective, l’ouvrir et l’étendre dans toutes les directions à la fois. Est poésie toute création de formes capable d’éclairer la réalité d’un rayon nouveau, qui la révèle et la réveille. Si le thérapeute est éveilleur, il l’est alors en poète.


La veille en attente

« Hypnothérapeutes, nous devons entrer nous-mêmes en état de veille paradoxale pour être capables d’accueillir la totalité de l’existence du patient ». La veille devenue généralisée qui circule entre praticien et patient permet de tout accueillir, une entièreté ne (se) séparant plus de rien. C’est le préalable à tout changement profond. Le thérapeute est hypnotisé par le patient, il « s’est abstrait dans l’intensité d’une veille en attente. » Là encore, les idées reçues sur l’action et la contemplation sont à revoir. Le thérapeute (le poète) ne fait pas rien, il agit bel et bien – ou plutôt il fait complètement rien, de toutes ses forces. Il se laisse aller à fond dans ses sensations, il assume la totalité de ce qui vient à lui, il l’affirme par son attention. Il veille à ce que tout puisse exister à sa place. Il demeure « en attente », non pas d’un résultat quelconque, mais en pure ouverture. Il n’est pas en panne d’inspiration, demeure sans impératifs d’effets ou de paroles toutes faites. Il reste en état de réception maximale. L’attente est un état d’esprit. Cette forme d’attention sans objet nous rapproche de « l’hypnose sèche » de Léon Chertok ou du « ne rien faire » de Gaston Brosseau. Expérimenter ce suspens où tout est possible, pour que rien ne soit pas fait… Il faut y mettre du sien, en se diluant et en s’intensifiant dans la perception généralisée. Ainsi le patient peut recréer un rapport à son expérience singulière, la redécouvrir intime, la dégager de la gangue du connu pour la rendre à sa liberté.


Un modèle de parole thérapeutique

La grande chance de la poésie est qu’elle expose des sensations, mais n’explique rien. Bien qu’elle soit véhiculée par la parole, elle court-circuite l’intermédiaire de la rationalité. Elle donne à entendre, à voir, à toucher, et cela passe par les sens autant que par le sens donné à l’ensemble. Une partie est audible à la première écoute, une plus large partie passe comme en sous-main, à l’arrière-plan, en ligne directe avec l’inconscient. Elle parle le langage des images pures que dans le jargon de l’hypnose nous appelons des « métaphores ». Cependant elle n’est en rien un « comme si », elle est une exposition telle quelle de la réalité. Nous suivons là le conseil de Roustang de « donner à l’hypnotisé la possibilité de trouver sa propre place et de laisser son imagination la rejoindre et la refondre. » La personne sort ainsi de ce qui fait écran pour elle, « séparation, isolement et rejet (qui) sont le lot de la veille restreinte », pour accéder à une position plus affirmée. Une patiente me dira ainsi suite à une lecture hypno-poétique avoir retrouvé la sensation d’avoir les pieds bien plantés dans le sol. L’effet des ‘métaphores’, des ‘suggestions’ ou tout simplement des évocations de racines, de dormeuses, de danseuses, lui avait murmuré à l’oreille de se ré-ancrer. C’est la magie de l’hypnose poétique, qu’elle donne à réaliser les effets dont elle parle. Les bienfaits auraient été moins immédiats, et de moindre portée, si je m’étais contenté de dire à cette patiente, en style injonctif : « Renouez avec celle que vous ne savez pas être, en lâchant vos soucis, soyez présente, et sautez à pieds joints  dans votre vie ». La poésie est plus respectueuse des fragilités et pudeurs humaines, plus forte aussi face aux tragédies, elle évoque, effleure, et nourrit plus profondément le besoin de sens. C’est un modèle de parole thérapeutique, en somme.


Un cœur universel de poésie

Le poème de Fourcade intitulé platane commence par nous invite : « un cœur universel de poésie est en chacun, qui nous veut immensément et loyalement, voulons-nous de lui, il n’est question que de la vie ». C’est ce cœur qui est, pour tous les poètes, le véritable centre de notre humanité. A ce stade de notre exploration, un recadrage s’avère nécessaire : la poésie, loin d’être une affaire culturelle, voire un passe-temps pour esprits ennuyés, est l’expression du cœur humain. La tentative à chaque fois unique d’appréhender « la vie », l’humanité en chacun de nous, et d’en faire apparaître la beauté. Que ce soit par une parole, un geste, un regard ou une œuvre d’art n’y change rien. C’est pourquoi ce cœur est ‘universel’, notre bien commun. Le recueil Citizen Do s’ouvre sur un paradoxal « Post-scriptum », où Dominique Fourcade s’explique avec l’écriture. Il affirme que l’auteur n’invente rien puisque « il n’a besoin que d’être très disponible très attentif et surtout immergé. » Nous y retrouvons la posture du thérapeute ericksonien. Car disponible à ce qui vient dans l’espace thérapeutique, attentif à notre patient dans son présent, immergé dans les sensations et leurs correspondances, c’est là tout notre travail. La poésie cherche à se tenir au contact des choses, développant une véritable connaissance par l’expérience.


De tout arrive

François Roustang nous a permis de nommer la veille généralisée, paradoxale ou en attente. Dominique Fourcade ajoute qu’il s’agit pour le poète de « transcrire simultanément la totalité des perceptions : je me suis concentré sur le multiple et non pas sur le un (…) j’ai appris d’autres modes de lecture, d’enregistrement, de perception ». Le thérapeute moderne influencé par l’hypnose doit lui aussi apprendre d’autres modes de perception. Elle va jusqu’à ce que certains ont nommé perceptude, l’ouverture du mode perceptif qui englobe celui qui perçoit et la totalité de l’environnement. La perceptude est proche de l’appréhension très complète de la réalité opérée par le poète. Et d’ailleurs voilà une bonne suggestion paradoxale pour amener la confusion ! « Et maintenant, concentrez-vous sur le multiple… »


A ce sujet, Fourcade a écrit un petit texte majeur intitulé Tout arrive. Où il est question de la modernité en art, en peinture surtout, en poésie bien sûr, de la danse contemporaine, etc. Comme il s’agit d’un poème et non d’un essai, il donne à lire cette proposition et la réalise en même temps qu’il l’écrit. « Laisser, et non plus forcer à venir. Découverte de la désorientation. Un travail d’élimination des défenses. C’est ce moment de l’art où les défenses sont tombées. S’est offert une grande réception amoureuse, quelle intelligence ! » C’est pour lui un avènement du monde en son ensemble, où tout s’accorde et se répond, en un instant. Enfin se révèle le « point immense où on allait accéder, de la page langue monde et donc de toute expérience » qui permet d’affirmer « le plus étonnant de cette forme est qu’elle est flottante, flottante, sans la moindre attelle. » Sans point de repères autre que l’expérience, et sa transcription la plus juste, la plus complète, la plus abandonnée à son sujet.


…à partout à la fois

Il est tentant de rapprocher ce passage par la désorientation du premier chapitre de Il suffit d’un geste : « Vous brassez des figures et des sentiments, votre monde tout entier vous arrive, le passé dans le présent qui prolifère dans toutes les directions. (…) Vous ne dirigez plus rien, mais vous percevez encore, vous sentez encore, mais partout à la fois ». Je pense que ces deux propositions mises face à face nous donnent la formule de la modernité. En deux mots : le sujet ayant cédé la place, le monde apparaît incluant absolument tout, ne séparant plus dedans et dehors, forme et fond, centre et périphérie. L’expérience de la transe ne se déroule pas dans l’intériorité, ce n’est pas un état de ‘conscience’ fut-il modifié. « C’est tout votre univers qui a bougé » ajoute Roustang « tout change si tout est senti à la fois au même instant. Sentir partout à la fois veut dire que l’on y est et que, enfin, on s’est laissé troubler et bouleverser au point de ne rien refuser, de tout laisser venir ». Ici les formulations poétiques et hypnotiques coïncident parfaitement.

La grande difficulté de ce mode de perception qui laisse venir, c’est qu’elle renonce aux défenses habituelles. Elle expose en toute fragilité, grâce à la perception ouverte, à l’immersion dans le réel. L’écriture est « un grand étalage de faiblesse, une place faite aux choses les plus fragiles » dit encore Fourcade. Voilà qui me paraît essentiel pour les patients qui nous confient leur souffrance, et nous demandent de les aider à la traverser. La thérapie est aussi, par essence, « une place faite aux choses les plus fragiles ». Nous essayons de les inclure dans notre présence au patient, de lui redonner de l’espace pour vivre avec, et peut-être passer à travers.


Le point essentiel de la poésie moderne est que tout arrive (Fourcade) partout à la fois (Roustang). Elle ne cherche pas la beauté en délaissant la douleur, ne procure pas de cocon protecteur loin du monde, elle replace au cœur de la vie ouverte. En cela elle pourrait servir d’inspiration pour une hypnose poétique moderne, respectueuse des singularités humaines.


Nicolas D’Inca

Saint-Jean-de-Luz, novembre 2019




Bibliographie essentielle

Dominique Fourcade, improvisations et arrangements, P.O.L., 2018

« Tout arrive » in Est-ce que j’peux placer un mot ? P.O.L., 2001

François Roustang, Qu’est-ce que l’hypnose ? Paris, éditions de Minuit, 1990

« Partout à la fois » in Il suffit d’un geste, Odile Jacob, 2003

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