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Accueillir ses démons

« Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours, qui attendent que nous les secourions. »

R.M. Rilke


Et si lutter contre nos parts d’ombre n’était pas l’attitude appropriée pour s’en délivrer, encore moins pour en faire une source de guérison ? Et si, au lieu de fuir ou de combattre ses démons intérieurs, une solution était de leur faire face, d’entrer en dialogue et même d’en prendre soin ? Une ancienne méthode tibétaine, longtemps transmise de bouche à oreille, peut apporter des clefs de transformation.



Force est de constater que nombre de découvertes modernes en thérapie rejoignent les intuitions véhiculées dans les traditions spirituelles depuis des siècles. Le bouddhisme tantrique du Tibet propose une compréhension de l’esprit d’une rare profondeur. Le lama américain Tsultrim Allione, ordonnée nonne en Himalaya il y a 50 ans, traduit les enseignements bouddhistes pour les adapter à notre époque. En particulier une pratique thérapeutique étonnante, qu’elle transmet à l’oral et dans un livre, intitulé « Nourrir ses démons ».


Entrer en amitié avec nos ennemis intérieurs et s’en faire des alliés. C’est la vision de la libération, l’absence de fixation de l’ego, centrale dans le bouddhisme.

Une compassion radicale

Tout commence au XIe siècle avec un maître nommé Machik Labdrön (1055-1145), unique femme tibétaine à avoir fondé une lignée tantrique, nommée le « Chöd ». Dans un récit légendaire, elle médite au sommet d’un arbre auprès d’un lac. Survient alors un esprit des eaux, un serpent monstrueux qui fait mine de l’attaquer, mais elle ne bouge pas et ne manifeste aucune émotion négative à son encontre. Elle demeure en méditation, et lui offre son propre corps comme offrande de nourriture. Il est alors subjugué devant son absence d’agression et son acceptation inconditionnelle, et fait voeu de la protéger et de se mettre au service de ses enseignements. L’histoire est édifiante car elle implique un changement de paradigme. Face à une réalité effrayante, elle ne se détourne pas, elle accepte de regarder la colère et la peur, et les aborde avec amour. Le tantra tibétain enseigne ce qu’on pourrait appeler une compassion éclairée ou radicale. Il ne s’agit pas de rêver que tout est beau et gentil, mais au contraire d’oser aimer même cela qui nous effraie. Ne plus se couper de parts entières de nous-même, mais les accueillir, les intégrer et dépasser les clivages. Entrer en amitié avec nos ennemis intérieurs et s’en faire des alliés. C’est la vision de la libération, l’absence de fixation de l’ego, centrale dans le bouddhisme.


Tous les peuples traditionnels parlent de créatures mythiques, car ils représentent des réalités psychiques. De fait, le bouddhisme a développé une psychologie des plus subtiles, empreinte d’un imaginaire foisonnant. Certes, les démons existent, et tout le monde les connaît. Ce sont les états d’esprit pénibles qui ont pour nom peur, haine, jalousie, avidité, vanité ou stupidité. C’est l’obscurité en soi, l’ombre que l’on n’ose pas affronter. C’est la dépression, l’addiction, l’angoisse. « Est un démon toute chose qui vous draine de l’énergie vitale. » dit Allione. Ce n’est donc pas un vilain petit diable… Et si jamais c’est le démon qui provient d’une relation, rappelez-vous que c’est sur cela que vous allez travailler et que l’autre n’est pas le démon ! Abordez les problèmes petits ou grands avec une attitude ouverte, curieuse, et bienveillante.


Affronter le démon intérieur

En effet, il est très clair pour les pratiquants tantriques que l’éveil, l’accès à sa vraie nature, ne peut passer que par la rencontre du négatif. C’est en ce sens que Machik Labdrön a développé une pratique originale et emplie de courage pour aller affronter ses démons. Non plus fuir à leur approche, mais les inviter à se manifester et à prendre forme. Et ensuite, dialoguer avec eux et les nourrir avec son propre corps jusqu’à les satisfaire, en transmutant leur énergie en force positive. Grâce à Tsultrim Allione, cette pratique a été adaptée pour les Occidentaux, et articulée en cinq étapes, ici résumées :

Trouvez le démon. Incarnez-le et demandez-lui ce dont il a besoin. Devenez le démon. Nourrissez-le et rencontrez l’allié. Demeurez dans la pleine conscience.


Placez deux fauteuils face à face et asseyez-vous. D’abord, il s’agit de trouver le démon en soi, d’interroger le corps pour sentir où se loge le malaise, et ensuite à inviter cette énergie ressentie comme néfaste à prendre corps. Littéralement, la personne se met à l’écoute de ses sensations, elle observe yeux fermés, et commence à préciser ce qu’elle perçoit (à l’aide du VAKOG). Puis, demandez au démon de s’incarner. C’est là qu’intervient le formidable pouvoir de l’esprit de donner forme à un sentiment, de le personnifier. Ces sensations problématiques deviennent un personnage assis devant vous, probablement effrayant. Il est devenu littéralement quelqu’un d’autre, un monstre, un animal, distinct de vous. Cela va dans le sens du rejet que nous avons face à nos problèmes, que nous projetons à l’extérieur. Une fois que votre malaise a pris corps, entrez en dialogue en lui posant trois questions, à haute voix : « Que veux-tu de moi ? De quoi as-tu vraiment besoin ? Comment te sentiras-tu une fois que tu l’auras obtenu ? ».


Pour y répondre, vous ne resterez pas extérieur au problème assis devant vous ; vous allez le devenir, être uniquement concerné par cette part négative de votre esprit qui vous mène la vie dure. Changez de place et asseyez-vous dans le fauteuil du démon. Et répondez à ces trois questions l’une après l’autre, sans passer par votre mental, juste en ressentant ce qu’il ressent. Voyez votre apparence habituelle assise en face de vous et répondez-lui.


Transmutation positive

Laissez-vous surprendre. Par exemple K., une personne qui travaille sur la haine de soi, voit devant elle un homme fait de glace et hérissé de pointes, au regard dur, s’entend dire « je veux que tu souffres, tu le mérites car tu ne vaux rien ». C’est violent. Mais à la 2e question déjà, il change de ton, car son véritable besoin est en jeu « J’ai besoin que tu restes avec moi pour toujours, et que tu m’acceptes et m’aimes ». Et en quoi cela va-t-il le satisfaire pleinement, eh bien « Si j’obtiens cela de toi, je pourrais me relaxer parce que je ressentirais de l’amour ».


Ayant obtenu ses réponses émotionnelles, et non rationnelles, la personne regagne sa place face au démon. Survient alors la phase de transmutation, où le corps tout entier devient la « nourriture » dont il a besoin. En ce cas, s’agissant d’amour, la personne peut se visualiser en train de se dissoudre en un nectar aimant, qui entre par tous les pores de la peau bleue et glacée du démon. Il change alors d’apparence, il s’adoucit, il prend une nouvelle forme. Il peut alors devenir un allié, une force positive. Pleinement nourri, ce besoin relâche son emprise et peut se montrer à son tour nourrissant, soutenant, protecteur. Ici l’être de glace devient un cheval gris. Encore une fois, la personne change de place et devient ce nouveau personnage, qui lui dit pouvoir compter sur sa force et sa vitesse, et qu’il lui fera voir de nouveaux endroits inconnus. C’est bien le signe d’un déplacement intérieur, où de nouveaux territoires auparavant obstrués par la haine de soi peuvent apparaitre.


Vous reprenez votre place et laissez les formes se dissoudre dans l’espace (la vacuité). Le démon a disparu, et l’allié a été intégré. Enfin vous demeurez dans la pleine consciente, dans un état méditatif dénué d’objet, simplement présent.

Cette brève description vous donne un aperçu des possibilités qu’offre cette pratique audacieuse de nourrir ses démons ; je vous invite à l’essayer par vous-même avant de la proposer à vos patients. Il faut être au clair avec les différentes étapes et la fluidité mentale que cela requiert, les capacités imaginatives et de ressenti internes devant être assez développées. Personnifiez vos démons, rencontrez-les, parlez avec eux et donnez-leur ce dont ils ont vraiment besoin. Alors peut-être pourront-ils être reconnus, s’apaiser, et se transformer en une force protectrice.




Nicolas D’Inca


Pour aller plus loin

Tsultrim Allione, Nourrir ses démons, J’ai lu, 2009.

Jérôme Edou, Machik Labdrön, femme et dakini du Tibet, Seuil, 2003

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